Alice Váles

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  • Le cerveau

    Je ne sais plus ce qui s’est passé, je cours, il faut que je courre. Je dois me cacher. Une porte, la refermer, se tapir dans l’obscurité, ne plus bouger, maîtriser cette respiration trop forte.

    Je ne sais pas trop où je suis. Dans la faible lueur qui filtre de dessous la porte, je vois de longues formes blanches spectrales qui m’entourent comme flottant légèrement au-dessus du sol, je n’ose plus bouger.

    Malgré moi, un long gémissement s’échappe de mes lèvres. Chut ! il ne faut pas qu’ils me retrouvent.

    Ces spectres autour de moi me font peur et je ne peux même pas sortir de ce réduit : les autres sont là tout près qui me traquent. Peut-être sont-ils déjà derrière la porte.

    L’endroit est étroit, je peux à peine bouger et d’étranges choses m’entourent. Cela ressemble à de longs tuyaux, des genres de javelots ou de sagaies je ne sais pas trop mais ça fait du bruit quand je bouge. Rester immobile, ne pas faire de bruit.

    Au bout de ces drôles de lances, des touffes de poils drus reposent au sol, quel étranges animaux partagent mon abri ? Pourvu que je ne les réveille pas.

    Les spectres n’ont pas dû me voir, ils ne bougent pas. Suspendus dans l’obscurité autour de moi, ils semblent dormir. Le plus lentement possible, je cherche une position confortable. Je vais rester ici jusqu’à ce que le danger soit passé, ça risque d’être long.

    À nouveau, je sens mon cerveau qui se rétrécit dans ma boîte crânienne. Il n’y a jamais de signe annonciateur, ça me prend d’un coup, comme ça. Les médecins ne me croient pas, mais moi je le sens bien. Ils ne veulent pas reconnaître qu’ils ne savent pas ce qui se passe, qu’ils sont ignorants, à moins qu’ils ne cherchent à me le faire croire pour endormir ma vigilance.

    Mais moi je le sens qui se recroqueville, comme en ce moment, comme s’il voulait se cacher lui aussi. Ce n’est pas très douloureux, ça tire un peu mais c’est surtout très effrayant. J’ai peur qu’à force de se rétrécir comme ça il devienne si petit qu’une simple expiration suffise à l’expulser hors de moi. J’en tremble. Je ne peux même pas me boucher le nez, le risque serait plus grand en expirant par la bouche. Alors, pour éviter une catastrophe, je mets un mouchoir devant mon nez, j’inspire très fort pour renvoyer mon cerveau vers le fond et j’expire doucement, très doucement pour qu’il reste bien au fond et ne s’échappe pas.

    Tout cela est très bruyant et ce n’est pas le moment de me faire repérer. Je n’ose pas inspirer de toutes mes forces, l’angoisse devient insupportable et je sens mon cerveau qui rétrécit de plus belle! Comment l’empêcher de sortir ?

    Au loin, dans le reste du monde, des bruits de pas se font entendre, ce qui reste de mon cerveau suffit à me faire savoir qu’ils sont toujours après moi. Je respire par petits coups, le plus silencieusement possible. Je cache ma tête entre mes genoux, mes mains par-dessus. S’ils ne voient pas ma tête, ils ne me verront pas.

    J’ai bien compris qu’ils veulent me le prendre, c’est pour cela qu’ils m’ont enfermé ici et que je dois me cacher lorsque je sens mon cerveau rétrécir. Il faudrait que je parvienne à m’enfuir au plus vite mais tout est barricadé, pire qu’une prison !

    Je ne veux pas, moi, qu’ils prennent mon cerveau pour le mettre dans un bocal, le découper, l’observer et s’en servir pour faire des expériences. Je vois bien qu’ils attendent qu’il rétrécisse à nouveau, ils savent bien qu’il suffira alors d’une petite tape à l’arrière de mon crâne pour le faire sortir et me le voler. Que j’en meure, ils s’en fichent, moi je ne les intéresse pas, c’est juste mon cerveau et ses facultés qu’ils veulent s’approprier. Une fois mort, je ne risque pas de me plaindre !

    Depuis qu’ils m’ont enlevé et enfermé ici, ils essayent en me droguant de provoquer le rétrécissement de mon cerveau. Ils pensent que je ne me rends compte de rien, qu’ils vont pouvoir le faire sortir et me le prendre sans que je résiste. Mais je lutte ! Je ne les laisse pas faire et quand ils me piquent, je retiens très fort mon cerveau. Je le fais gonfler mentalement pour compenser l’effet des drogues et je me concentre sur les os de mon crâne pour qu’ils le retiennent comme un aimant. C’est affreusement épuisant, après cela je dors pendant des jours. Heureusement le sommeil empêche mon cerveau de rétrécir, c’est comme si le processus se bloquait. Pourtant j’ai toujours peur qu’ils trouvent un moyen de le débloquer et à chaque réveil c’est la même angoisse : je commence par chercher la preuve de la présence de mon cerveau dans ma tête. J’ai peur un matin de me réveiller sans me rendre compte que je ne suis plus qu’un cerveau enfermé dans un bocal !

    La meilleure solution est encore de me cacher, le temps que mon cerveau reprenne sa forme normale et que je puisse m’enfuir. M’enfuir… Tout est soigneusement fermé à clé ici ! Mais je compte bien trouver une solution. Si je parviens à voler des clés, c’est sûr, ils ne seront pas prêts de me retrouver. En attendant, je dois ruser, être toujours sur mes gardes et parvenir à me cacher à temps. Jusqu’à maintenant j’ai eu de la chance mais combien de temps encore ?

    Comme tout à l’heure, je l’ai vu venir, cette maudite dame en blanc avec son plateau plein de drogues ! En pleine figure elle l’a reçu ! Je ne l’ai pas ratée ! Bien fait ! Non, mais qu’est ce qu’elle croyait ? Que j’allais me faire avoir comme ça ? Évidemment, ils se sont tous mis à hurler comme des fous et j’ai dû courir me cacher. Et maintenant il faut que je reste terré là au milieu de ces étranges spectres en attendant que mon cerveau reprenne sa taille normale. Combien de temps tiendrais-je encore ?

    Lumière brutale. Je resserre mes bras sur ma tête en tremblant. C’est inutile. Ils m’ont retrouvé.

    « Ah ! ben le voilà ! de mieux en mieux ! » fait une voix criarde qui ajoute : « il était là, caché dans le placard à balai, sous les blouses ! »

    La voix reprend, douce, apaisante, un peu condescendante.

    « Allons, allons, il faut sortir de là, on ne vous veut pas de mal, on va bien s’occuper de vous, vous verrez. On va bien vous soigner et ça ira mieux. »

    Des mains douces mais fermes m’agrippent sous les aisselles et tentent de me déloger. Je suis tenté un instant de me laisser aller tant la fatigue et l’angoisse me rongent. J’ai envie de tout laisser tomber, de me laisser ensorceler par cette voix douce et apaisante. J’ai tellement besoin d’être rassuré, de me sentir protégé le temps que tout rentre dans l’ordre.

    « Allez c’est fini maintenant, venez avec nous. Tout va bien se passer. Tirant plus fermement, elle ajoute : allons, allons, ne faites pas l’enfant ! et sur un ton de réprimande : vous savez que l’infirmière a le nez cassé ! Ce n’était pas très gentil, ça ! Il ne faut plus recommencer ! »

    D’autres voix, plus distantes, moins rassurantes :

    « Il faudrait lui donner plus de tranquillisants il finirait par devenir dangereux!

    – Et puis ça devient pénible de lui courir après toute la journée ! Faut voir où on le récupère ! Tiens, hier, il a fallu le dépercher d’un des arbres du parc, tu parles si on s’est amusé ! On s’y est mis à quatre et fallait voir comment il se débattait l’animal ! Heureusement qu’ils ne sont pas tous comme lui, tiens ! Tu parles d’un boulot !

    La voix douce reprend :

    – Allez monsieur il faut être gentil maintenant, votre femme doit venir vous voir tout à l’heure… Elle va être très déçue en apprenant ça !

    Ma femme ? Mais quelle femme ? Qu’est ce qu’elle me raconte ? C’est encore un truc pour me faire perdre la tête pour que je cesse de leur résister.

    Maintenant ce sont les autres voix qui résonnent dans ma tête… si vide :

    – C’est un nouveau ? Qu’est-ce qu’il a celui-là ?

    – Ouais, ça fait 15 jours qu’on l’a ! Lui c’est son cerveau qui rétrécit et il a peur qu’on en profite pour lui piquer !

    Des éclats de rires.

    – Lui piquer son cerveau ? C’est une idée ça !

    – Ouais ben pour l’instant c’est plutôt lui qu’on va piquer ! Pour ce qui est du cerveau, on verra ça plus tard ! »

    Les voix rient encore. Ça résonne de plus en plus fort dans ma boîte crânienne. J’en était sûr, ils ne s’en cachent même plus, maintenant.

    « Vous feriez mieux de vous taire et de m’aider ! » ajoute la voix douce près de moi. Elle aussi alors ! Ils sont donc tous complices ici ! Je sens des mains qui m’agrippent et me soulèvent. Je me débats de toutes mes forces mais sans trop bouger la tête pour que mon cerveau ne tombe pas. Ils sont trop nombreux. On me maintient le bras, la seringue s’approche. Je n’arrive plus à bouger, je n’arrive pas à faire regrossir mon cerveau, ils vont me le prendre, ils vont me le prend…

    « Bon, maintenant on va être tranquille ! Ça devient franchement pénible ! Va vraiment falloir qu’on s’en occupe de son cerveau ! »

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