Alice Váles

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  • Des mots

    Elle s’était resservi un café, bien noir, bien chaud, dans la tasse qui la suivait partout depuis le matin. Elle en avait avalé vite fait deux gorgées en se brûlant la langue puis avait reposé la tasse à côté de l’ordinateur et s’était remise à écrire. Quand elle boirait le reste, le liquide serait tiède, limite froid, déplaisant, c’était imparable.

    La jeune femme était auteure. Elle écrivait. Enfin c’est ainsi qu’elle se définissait. Cela occupait surtout ses longues journées de chômage. Pour le moment, ses seuls lecteurs se comptaient à peine sur les doigts des deux mains. Aucun contrat, aucune reconnaissance, mais elle persévérait.

    Le monde tournait mal, elle en couchait les déviances chaque jour dans les pages numériques de son vieil ordinateur. Elle aimait à se dire qu’elle mettait en mots les pires maux de la société. Et il lui fallait bien se l’avouer, elle aimait les écrire aussi. C’était un vrai plaisir que de décortiquer les noirceurs de l’âme humaine, de jouer avec les horreurs, l’angoisse et les peurs. Elle se plaisait à creuser à chaque fois un peu plus loin dans les profondeurs innommables aux relents d’inavouable, à repousser les limites du supportable.

    L’être humain était ainsi répétait-elle, avide de sensationnel, d’histoires toujours plus malsaines et morbides. Il fallait bien trouver à le satisfaire.

    Il s’arrêta et regarda fixement l’écran devant lui. Trois fois qu’il recommençait le début de son récit. Il n’était toujours pas satisfait … ça prenait doucement tournure mais ce n’était pas encore ça. À moins que …

    Ces derniers jours, les choses s’étaient compliquées. Elle s’était mise à faire des rêves. Pas de ces rêves ordinaires que fait tout un chacun : des rêves qui lui laissaient une impression de malaise et de sourde angoisse. Pour tout dire, après un temps de déni et de doute, elle s’était rendue à l’évidence, ses rêves donnaient vie aux pires des histoires qu’elle écrivait.

    Ces effrayants cauchemars étaient si réalistes qu’au réveil, elle n’était jamais très sûre d’avoir simplement rêvé. Un temps elle avait même craint d’être somnambule et de réaliser la nuit, ce que son imagination créait le jour. Redoutant de devenir folle, elle était allée jusqu’à couvrir le sol de son appartement d’une fine couche de farine pour en avoir le cœur net … aucune trace de pas, aucun signe qu’elle ait pu se lever et sortir de chez elle. OUF ! Faire des cauchemars aussi réalistes était déjà suffisant ! Inutile de se découvrir en prime somnambule psychopathe !

    À peu de temps de là, des mots avaient commencé à manquer dans ses écrits. Lorsqu’elle relisait le matin ce qu’elle avait rédigé la veille, elle avait remarqué des trous dans le corps des textes. Il manquait des mots et bizarrement, leur place demeurait vide comme s’ils s’étaient absentés. Au fil des jours, de plus en plus de mots disparaissaient, des phrases, des paragraphes entiers semblaient avoir fui les pages virtuelles, laissant derrière eux de grands espaces blancs sur l’écran.

    Elle n’y comprenait rien. Son ordinateur aurait-il un problème ? Étrange bug cependant que la disparition de lettres puis de mots et enfin de morceaux entiers de récits. Elle n’avait jamais entendu parler d’une chose pareille et même sur les réseaux où elle était partie en quête de réponses, rien n’évoquait ce type de phénomène.

    C’était rageant. Passer des heures à chercher le mot juste, la phrase qui exprime exactement ce que l’on imagine et retrouver au matin son travail décousu voire intégralement disparu ! Et plus les mots disparaissaient, plus les cauchemars se multipliaient, de plus en plus précis, de plus en plus réalistes et surtout de plus en plus terrifiants. Elle commençait à se demander s’il ne serait pas plus simple d’arrêter d’écrire mais son esprit jamais en repos créait davantage d’intrigues qu’elle ne se sentait pas prête à laisser filer. Comme une droguée, elle s’était mise à écrire compulsivement, toujours plus, toujours plus de mots, toujours plus de maux … et toujours plus de cauchemars …

    Alors l’autre chose était arrivée. En suivant machinalement les fils d’info sur son téléphone elle avait eu un choc. Là, sous ses yeux, un fait divers relatait au mot près un récit particulièrement horrible rédigé quelques jours auparavant et mis en images par l’épouvantable cauchemar qui s’en était suivi. Mêmes circonstances, mêmes lieux ! Exactement ce qu’elle avait décrit … Coïncidence sans doute.

    Dès lors elle se sentit perdre pied, comme aspirée dans un engrenage qu’elle ne maîtrisait pas, ses récits semblaient lui échapper. Une sensation de vertige s’empara d’elle et ne la quitta plus. Son imagination s’emballait, sa raison essayait en vain de la ramener sur Terre. De telles choses étaient impensables ! La fiction ne pouvait pas inventer la réalité ! La panique était tout prêt de la submerger mais elle luttait encore pour ne pas y céder.

    Malgré cela, elle continuait d’écrire, l’esprit en ébullition. Incapable de résister à ce besoin de raconter jusqu’aux plus sordides détails de toutes les épouvantables histoires que son cerveau déversait en un flot continu. Car malgré la peur, les rêves morbides et les coïncidences inquiétantes, elle trouvait que ses récits étaient bien meilleurs maintenant. Terriblement macabres mais si réussis !

    Il s’arrêta à nouveau, se servit un café tiède et se posta à la fenêtre pendant que le café réchauffait dans le micro-onde. Rien de tel pour se reposer les yeux et laisser vagabonder son esprit qu’observer ses contemporains du haut de son quatrième étage. Mais l’esprit n’est pas en repos quand les mots ne demandent qu’à sortir … Et déjà le café était chaud.

    Au lendemain d’une nuit particulièrement éprouvante elle fut prise d’un doute. Avidement, elle scruta les infos du jour la peur au ventre et ne tarda pas à trouver ce qu’elle cherchait. C’était insensé et pourtant, il ne pouvait plus y avoir aucun doute ! Les mots dictés par son imagination se faisaient bel et bien réalité. Tous ces maux échappés avaient commencé à prendre corps et envahir sa vie, colonisant le monde autour d’elle.

    Il y eut d’abord cet homme croisé dans la rue. Il était exactement comme elle l’avait décrit la veille, elle l’aurait juré ! La corpulence, la légère boiterie, le même regard froid qu’elle avait pris tant de soin à décrire et qui lui avait donné la chair de poule, exactement comme dans son récit. L’homme l’avait dévisagée, intensément, comme pour dire : « Vois ce que tu as créé ! » et avait sourit avec le même rictus déplaisant que dans son récit. Coïncidence ?

    Ensuite, cette affreuse histoire de tigre échappé d’une ménagerie qui était venu faire un carnage au centre-ville … Ça n’arrive jamais ces choses-là dans la réalité ! Et pourtant, même nombre de victimes, même scénario de l’attaque du fauve et les images aux infos du soir, si proches de ce que son imagination avait créé … La même complaisance dans l’horreur, les plans appuyés sur les traces de sang et les restes qu’on n’osait à peine identifier. Les témoignages poignants des survivants traumatisés qui lui rappelaient les descriptions détaillées qu’elle s’était plu à rédiger la veille. Elle en tremblait encore.

    Enfin, il y avait eu la boulangerie fermée avant hier, et la rumeur qui avait vite circulé. On disait que la boulangère avait été retrouvée éventrée, les tripes méticuleusement déroulées et disposées bien en évidence au milieu de la vitrine. La pauvre femme était ainsi exposée aux regards des passants, entourée de viennoiseries à l’heure du petit déjeuner … Le détail de la tasse de café chaud posée à côté du corps et dans laquelle trempait un croissant n’aurait dû être connu que d’elle seule ! Coïncidence encore ? Ce qu’elle avait lu ensuite de la scène de crime dans la presse était décrit noir sur blanc sur l’écran de son ordinateur … enfin noir sur blanc … pas tout à fait … il y manquait tant de mots maintenant … presque tous en fait.

    Elle n’osait plus fermer l’œil de peur de rêver à toutes ces calamités que son cerveau imaginait et qui, d’une manière ou d’une autre devenaient réalité. Son dernier cauchemar la hantait, l’accident terrible qui tourne au drame en plein centre-ville … les hurlements … le camion citerne … l’incendie … tous les mots avaient disparu ce matin … non, il ne fallait pas y penser …

    Il la tenait son idée, l’auteure qui écrit et les mots qui se réveillent. Des mots qui réveilleraient les terreurs les plus profondes et les cauchemars les plus glaçants. Il pourrait bien en faire quelque chose. Et si, dépassant sa peur, elle décidait finalement d’utiliser le phénomène pour régler ses comptes avec le monde ? Il allait pouvoir en faire quelques pages, ou avec un peu d’inspiration, enfin l’œuvre qui ferait de lui un auteur reconnu ! Un thème bien sombre, bien macabre, assez sordide même, les gens aiment ça … Oui, cette fois, il le sentait… Il la tenait son idée …

    Dans la cuisine, froide d’être restée éteinte et sans chauffage, il se resservit un café, satisfait de sa trouvaille, réfléchissant à ce qu’il allait en faire. La mise en abîme lui plaisait bien. Son double au féminin, aussi droguée au café et ratée que lui. Un rien d’ironie dans tout ça ! L’occasion peut-être de régler quelques comptes pour lui aussi … L’auteure qui planche sur des mots et les maux qui sortent à la nuit tombée semer la terreur dans les environs … oui décidément, il tenait quelque chose.

    À quelques pas, sur la table qui lui tenait lieu de bureau, l’ordinateur était encore allumé. La lumière bleuté de l’écran sous la clarté pâle du plafonnier était comme une invite.

    Il y eut un freinage brutal en bas, loin dans la rue, suivi d’un hurlement à glacer le sang. Des bruits de choc et puis plus rien. Il risqua un regard par la fenêtre … rien. Son imagination sans doute. Il venait juste de terminer la description de l’accident dont son personnage venait de rêver … Le monde semblait continuer sans lui, comme toujours ! Il reposa sa tasse à demi pleine et se réchauffa un reste de pizza de la veille. D’autres cris en bas réveillèrent sa curiosité. Déjà, le son lancinant de sirènes résonnait dans le lointain, s’amplifiant à mesure que des véhicules de secours se rapprochaient.

    Par la fenêtre du salon peut-être … c’est sans doute de ce côté qu’avait eu lieu l’accident. Il s’avança, contourna la table, jeta un coup d’œil machinal vers l’ordinateur et se figea.

    Là, sous ses yeux, dans un crissement léger de vieille plume sur un papier un peu épais, les mots s’évadaient. Ils glissaient inexorablement de l’écran, rebondissaient sur le clavier et filaient sous la table avant de disparaître sous la porte comme une colonne de fourmis.

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