A quelques mètres de la maison les deux longues cheminées de l’usine s’étiraient comme une menace. Des tests avaient paraît-il démontré l’innocuité des vapeurs blanchâtres qui s’en échappaient jour et nuit. Mais cela n’avait pas fait taire les rumeurs et chacun alentour y allait de son opinion là-dessus.
Quand on arrivait par la rue Léon-Cerisier – résistant local exécuté en 43, victime de la délation – les cheminées apparaissaient comme accolées à la maison et cette drôle de maison en était un peu dénaturée : moitié déséquilibrée par tant de hauteur, moitié trahie par cette infamante promiscuité.
Par temps humide, les lourdes volutes de fumée semblaient s’engluer dans une brume dense et restaient accrochées au sommet des toits des maisons riveraines. Une odeur indéfinissable mi-chimique, mi-eau saumâtre s’infiltrait alors dans tous les recoins des maisons et semblait s’incruster dans les rideaux, les meubles et jusqu’aux vêtements sagement pliés dans les armoires. Puis un peu de vent déplaçait le nuage vers le centre du bourg tandis qu’un autre se reformait lentement. L’odeur, elle, ne partait qu’au bout de plusieurs jours de temps clair, quand le vent était favorable.
Le propriétaire de la maison qui jouxtait l’usine y était également employé. Il y fabriquait d’étonnants mélanges qui composaient des matières plastiques aux caractéristiques toujours plus étonnantes. Des couleurs pastelles ou très vives pour l’usage domestique, d’autres plus ternes pour un usage industriel. Des plastiques adaptés au froid, d’autres résistant aux fortes chaleurs, aux chocs ou à divers produits corrosifs. Des tests étaient régulièrement effectués dans les ateliers.
La proximité de la maison avec son lieu de travail avait beaucoup enthousiasmé cet homme rompu par les longs trajets dans les transports en commun. Maintenant, elle lui pesait. Lorsqu’il regardait par une fenêtre, il voyait l’usine. Sa petite cour semblait écrasée sous le poids des hauts murs et des deux cheminées parallèles fumant sans discontinuer. Tout le rapportait à cette usine jusqu’à l’odeur qui lui collait à la peau, imprégnait ses vêtements, sourdait de chaque recoin de la maison. Même sa literie en était incommodée.
Au plus profond de la nuit, l’usine ronronnait encore de son activité et sa clarté s’infiltrait entre les lattes des persiennes. Il en avait perdu le sommeil. Loin de le bercer, le ronronnement incessant de l’usine se changeait en obsession, la lumière en agression. Pour s’en libérer, il avait demandé à intégrer l’équipe de nuit. Les bruits du jour couvraient le ronronnement et la lumière naturelle ne le tracassait pas. Il dormait le matin, en paix.
De ce fait, sa vie privée s’était un peu plus emmurée dans une routine solitaire. Il ne sortait que pour quelques courses, vivait à des heures décalées et ne parcourait que quelques mètres pour se rendre à son atelier. Inutile dans ces conditions de rêver faire des rencontres d’autant que cette odeur dont il ne parvenait pas à se défaire lui apparaissait comme un handicap insurmontable.
Il y pensait quelquefois, se disait que sa vie était un sombre gâchis puis se laissait de nouveau envahir par la routine. Il n’avait d’ailleurs pas souvent le temps de s’appesantir sur la question. Sachant son célibat, son caractère malléable et la proximité de son domicile, ses supérieurs n’hésitaient pas à l’appeler en renfort à la moindre occasion : collègue malade, grosse commande à honorer d’urgence, jours fériés… Et lui, docile, courrait reprendre son poste au milieu de la matinée, en plein après-midi, ou restait quelques heures de plus avant de rentrer se coucher. L’argent gagné lui permettait de payer sa maison ainsi que la pension de sa mère dans une maison de retraite médicalisée où l’on soignait sa maladie d’Alzheimer. Il se laissait donc exploiter, craignant de perdre son emploi, sa maison et le reste.
Et puis il fallait bien s’occuper. Les deux grandes cheminées – et peut-être le fond de vallée où il habitait – l’empêchaient de capter les chaînes de télévision ou une quelconque station de radio à son goût. A moins que la ligne moyenne tension qui passait à quelques mètres au-dessus de son salon y soit pour quelques chose…
Il lui arrivait souvent ces dernières années de songer à déménager mais la maison était quasi-invendable, ou à une si faible valeur que s’en était un déchirement. Quant à la louer ! Il préférait ne pas songer à tous les tracas que cela lui occasionnerait. Alors il restait et les années se succédaient. Il se sentait devenir une ombre, pressuré, vidé par cette usine gigantesque qui lui semblait parfois enfler jusqu’à engloutir sa maison.
De plus en plus souvent venait la peur. Cette usine pleine de produits chimiques dont il connaissait la dangerosité devenait une menace. Et si un matin elle ensevelissait sa maison et lui avec ? Et si un geste malheureux – pourquoi pas malveillant – venait à la faire exploser ? Il n’en dormait plus, guettant le moindre bruit annonciateur du cataclysme avec angoisse, regardant ses collègues avec suspicion. Lequel serait à l’origine de la catastrophe ? Lequel les tuerait tous dans une immense apocalypse ? La peur rampait autour de lui et ne le quittait plus. Parfois elle se faisait plus discrète mais jamais elle ne le laissait en paix. Elle s’accrochait à lui comme un immonde parasite et faussait son jugement.
Il s’enferma progressivement dans un mutisme prudent puis franchement hostile. Qui sait quel ennemi pouvait se cacher autour de lui ? Tous ces produits entreposés à l’usine étaient également de dangereux poisons…
C’est ainsi que l’idée avait germé dans son esprit. Tous ces gens qui menaçaient par malveillance ou par sottise de le détruire, cette usine qui dévorait inéluctablement sa vie et agressait sa maison. Cela devenait une question de vie ou de mort, quelque chose comme de la légitime défense. C’était eux ou lui, il fallait qu’il sauve sa peau.
Le 14 août, à la cantine de l’usine de plastiques, une intoxication mortelle avait décimé les trois quarts du personnel présent.
L’hypothèse avancée était celle de deux produits ou davantage qui, en se mélangeant accidentellement, auraient formé un gaz hautement toxique qui aurait envahi la cantine par les conduites d’aération. L’erreur humaine fût invoquée mais le nombre de témoins survivants ne permit jamais de savoir réellement ce qui s’était produit.
Par prudence, il fut décidé que la production serait transférée sur un autre site et l’usine condamnée. Une stèle fut érigée à la mémoire des victimes.
Le plus proche riverain, absent de l’usine au moment des faits, avait été tellement choqué qu’il fallut l’interner dans le service psychiatrique de l’hôpital. Nul ne savait s’il s’en remettrait un jour.