Le long des voies désaffectées, en bout de ligne, un wagon sorti des rails et miraculeusement encore posé sur ses roues, finissait de rouiller. Dans l’ombre du pont qui enjambait le chemin de fer pour permettre à la voie rapide de rallier l’autre moité de la ville, il trônait misérablement, vestige d’une vie lointaine où il transportait quotidiennement son lot de travailleurs éreintés.
Coincée entre les barres d’immeubles vétustes, colorés de tags et murés en grande partie, l’ancienne voie de chemin de fer filait comme on s’évade vers un ailleurs incertain. Elle disparaissait dans la pénombre des piles aux couleurs défraîchies pour ressortir, sans doute à la lumière, plus loin, dans une autre réalité.
D’un côté, elle arrivait par un tunnel barré d’une grille métallique à la porte cadenassée, avant de disparaître sous les détritus, l’herbe grise et les arbustes fantomatiques puis s’enfuyait sous les piles du pont. Et le vieux wagon, adossé à une des piles de ce pont, poussait le mimétisme jusqu’à s’être recouvert des mêmes peintures, posées sur la même grisaille. Même les tags ici étaient défraîchis. Usés par le temps et l’abandon.
Au bout du wagon, à peine moins dans l’ombre, une petite caravane sans roues, calée par des parpaings avait elle aussi, dans sa jeunesse, offert aux artistes urbains un espace supplémentaire où exprimer leurs talents.
Ici nul chant d’oiseau ne vous réveillait à l’aube, le bruit continuel de la circulation quelques mètres plus haut tenait lieu de fond sonore. Dans un lointain quasi irréel, résonnait le passage des trains de banlieue. Des sirènes parfois, traversaient l’espace en hurlant puis le lancinant ronronnement de la route et des trains reprenait le dessus. Crissement des freins, appels des klaxons. Parfois le couinement d’un rat rappelait que la vie existait malgré tout dans ce lieu perdu, oublié de tous.
Le grillage qui protégeait autrefois les rails avait été arraché en maints endroits depuis longtemps et pendait mollement, servant de support à une végétation maigre, gangrenée par la pollution ambiante, mais cela n’avait aucune importance. Personne ne se risquait plus à venir ici.
C’est pour cette raison qu’il s’était installé là. Loin du monde et des autres, loin de la tempête humaine qui le rendait fou. Dans son espace, dans sa ville au ronronnement perpétuellement rassurant. Dans sa ville qu’il n’aurait quittée pour rien au monde mais à l’écart des hommes qui le remplissaient de dégoût et de tristesse. Sale engeance que l’humanité. Tout en destruction et colère. Expérimentation regrettable de la nature qui avait échappé à sa créatrice et la détruisait rageusement.
Le moins souvent possible, il longeait les anciennes voies, s’aventurait sous le pont et ressortait de l’autre côté, entre d’autres immeubles aussi ternes et délabrés pour rejoindre la gare et mendier de quoi survivre quelques jours. Les rats faméliques et quelques souris amélioraient parfois son ordinaire. Bien cuit, ce n’était pas si mauvais. Par dérision, il se disait qu’il allait travailler.
Assis par terre, adossé à l’escalator qui ramenait le flot humain vers la surface, pancarte et soucoupe posées bien en vue, il était « au bureau ». Il passait sa journée à regarder les hommes. Peuple maudit qu’il observait en témoin invisible et cynique. Il observait et dans sa tête, les mots s’assemblaient, les histoires s’écrivaient. Il enregistrait tout et passait ensuite de longues journées à écrire ces histoires dans la multitude de cahiers qui encombraient sa caravane. Car « au bureau », il n’écrivait pas. Il avait essayé au début. Il s’installait avec ses cahiers et ses crayons mais il avait dû renoncer. Cela lui avait attiré trop d’ennuis. Une ombre n’écrit pas. Qui imaginerait un sous homme commettant pareil sacrilège !
À force de récupérer ce que les gens jetaient inconsidérément, il avait aménagé l’intérieur de la caravane, isolant le sol à l’aide de vieux tapis, doublant les murs de planches de bois récupérées dont l’effet dépareillé n’était pas dénué d’un certain charme. Ici était son nid. Confortable, douillet et bien chaud en hiver, malgré l’absence de tout radiateur.
Seule une petite fenêtre s’ouvrait encore et sans doute l’odeur dans la caravane était-elle insoutenable. Quelle importance, il n’y venait personne ! Dans l’espace exigu, la banquette qui faisait office de lit occupait presque toute la place. Un « coin cuisine » modérément propre occupait tout un pan de mur. Deux plaques chauffantes dont une seule fonctionnait encore grâce à un astucieux – mais illégal – montage électrique. Un évier où l’eau n’avait plus coulé depuis des lustres surmontaient un vieux frigo dont la porte arrachée témoignait de l’inutilité.
Sur la plaque électrique en panne, trônait une cafetière, raccordée à la seule prise de courant qui fonctionnait encore. Sa tiédeur perpétuelle et les tasses ébréchées disséminées un peu partout témoignait d’un usage intensif. Un arôme de café flottait d’ailleurs dans l’air, insuffisant toutefois, pour couvrir l’odeur forte et animale qui régnait ici.
Quand il ne mendiait pas, l’homme lisait ou écrivait. Tout ce qu’il trouvait venait compléter sa bibliothèque hétéroclite. Ses cahiers couverts de récits s’entassaient dans les coins. Alors, quand il ne lisait pas, il faisait le tour des squats et des bâtiments abandonnés à la recherche de livres, de cahiers dans lesquels écrire, de crayons aussi, ou simplement d’objets utiles à son quotidien. Il fouillait les décharges, les poubelles de recyclage, les monceaux d’ordures accumulées au bord des voies rapides, volait parfois sur les étals des bouquinistes.
Ce matin-là, alors que l’hiver dessinait encore des volutes de givre sur la vitre de sa petite fenêtre, il s’était aventuré dans une vieille barre d’immeuble promise à une démolition prochaine. Le gros sac qu’il s’était fabriqué dans une épaisse toile récupérée sur un chantier passé à l’épaule, il était parti à la recherche de quoi assouvir sa passion pour les mots et de tout objet susceptible d’être troqué ou récupéré.
C’est là qu’il les trouva. Son sac, bien rempli pesait lourd sur son épaule. Il allait repartir. Il descendit au sous-sol pour vérifier si toutes les caves avaient été vidées. Il découvrit la femme d’abord. Étendue au sol, dans une position improbable. Morte. Une overdose sans doute. Ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait devant un camé mort ou agonisant dans les vieux immeubles abandonnés et les squats crasseux. Il s’était habitué, il n’y pouvait rien de toute façon.
A côté de la femme, un léger mouvement. Des petits doigts qui s’agitaient. Un tout petit visage mangé par la crasse. Deux grands yeux qui le fixaient. Un gosse. Tout petit. Un bébé. Mais qu’est ce ça foutait là ? Au milieu de ce monde de désolation. Au milieu des ombres que la société ne voyait pas. Parmi les hommes qui n’en étaient plus …
Lui non plus n’était rien. Il aurait pu mourir là sans que personne, jamais ne le sache. Quel âge pouvait-il avoir ? Quelques mois tout au plus. Il regardait l’homme avec ce regard absent des gens résignés. Déjà. Il ne pleurait même pas. Il était pâle et amaigri. Les hardes crasseuses qui le recouvraient devaient à peine le protéger du froid.
La femme ne sentait pas encore trop. Elle ne devait pas être morte depuis longtemps et le froid de l’hiver retardait sa décomposition. Sans aucune émotion particulière, il la fouilla minutieusement, cherchant une identité, pour elle, pour le petit mais ne trouva rien.
Il fit le tour de la pièce, remua un peu ce qui traînait mais là non plus, ne trouva aucun indice. Il allait falloir emmener ce petit. Il ne pouvait pas le laisser mourir comme ça. Il faudrait le confier aux services sociaux. Pauvre gosse. Et lui allait devoir affronter les autres, répondre aux questions, à la suspicion … merde !
En attendant, il fallait faire quelque chose de ce petit. Il le ramassa. L’enfant se laissait faire, docile, en le fixant de ses grands yeux bruns. Il ne pesait pas bien lourd, remuait à peine. Lorsqu’il le cala contre sa poitrine, l’enfant se serra contre lui, cherchant sa chaleur sans doute et l’homme se sentit attendri.
Il l’emmena jusqu’à la caravane, ne sachant ce qu’il allait faire de ça. N’ayant qu’une vague idée des soins dont avait besoin un si jeune enfant. Il lui confectionna une couchette sommaire, au ras du sol, avec les quelques couvertures dont il disposait. Puis resta là, à le regarder, indécis.
Bien sûr il faudrait le nourrir, le changer aussi. Lui trouver des vêtements autres que les hardes crasseuses qui le couvraient. Et le remettre aux autorités compétentes. Il ne parvenait pourtant pas à s’y décider. Autant parce qu’il craignait de se confronter aux autres que parce qu’il éprouvait alors une grande pitié pour ce petit.
Et puis, il y avait la femme. Avertir les autorités signifiait que la police allait débarquer, qu’il allait être interrogé. Soupçonné sans doute. Son monde à l’écart de tout allait être envahi, mis en lumière et à jamais profané par toutes ces présences humaines. Qui sait si on en profiterait pas pour l’expulser ?
Il vaudrait mieux qu’il s’occupe d’elle, avant de ramener le petit à la civilisation. Lui donner une sépulture décente comme on dit et que personne d’autre ne le sache jamais. Mais tout cela allait prendre du temps et le petit avait sans doute faim. Qu’est-ce que ça mangeait un petit comme ça ? Et où trouver le nécessaire ?
Biberon, lait, couches … Tout le monde savait ça. Mais comment tout cela marchait-il ? Comment trouver tout ce bazar sans se faire remarquer ? Un pauvre pouilleux tout juste bon à faire la manche qui achète tout le nécessaire pour prendre soin d’un bébé, ça allait éveiller les soupçons.
Il récupéra l’argent caché qu’il gardait pour les cas d’urgence, ferma soigneusement sa caravane et partit en laissant le petit. « On ne laisse pas un petit comme ça tout seul » le rappela à l’ordre une conscience qu’il ne se connaissait pas. « Bah, pas pire que dans le squat de tout à l’heure se répondit-il. » Puis il rejoignit la civilisation, décidé à faire ses achats dans des magasins différents pour brouiller les pistes.
A son retour, l’enfant n’avait pas bougé. Il semblait dormir et quelques secondes, le cœur de l’homme se serra en pensant que le petit était peut-être mort dans son sommeil. Il s’en approcha, inquiet. Le gosse respirait doucement, il en fut soulagé. Il allait falloir le nourrir. Devait-il le réveiller ou attendre qu’il se réveille seul ? Et s’il mourrait de faim ou de soif durant son sommeil ? Il était tellement maigre ! Comment savoir ?
Il prépara un biberon, évaluant l’âge de l’enfant entre 3 et 6 mois, au pif comme on dit. Il verrait bien. Puis il alla chercher le petit qu’il réveilla doucement. L’enfant ne se jeta pas sur le biberon. Il était dolent, prenait puis rejetait la tétine. Puis, peu à peu, à force de patience et d’encouragements, il but quelques gorgées de lait. C’était comme une victoire, l’homme se sentit rassuré et quelque chose au fond de lui se noua.
Le gamin, comme épuisé par l’effort s’endormit sur son bras. L’homme resta immobile, ému à nouveau. Puis il le reposa doucement sur sa couche de fortune, sortit de la caravane et ferma soigneusement la porte. Il devait maintenant retourner s’occuper de celle qui semblait être la mère de l’enfant.
Il choisit un lieu où la terre était moins durcie par le temps et les passages et se mit en devoir d’y creuser la tombe. À l’abri des regards, loin de la caravane. Là où il aurait aimé qu’on l’enterre lui aussi, quand son heure serait venue. Pauvre femme que la vie n’avait sans doute pas épargnée. Elle n’avait pas d’identité elle non plus. Elle était morte dans ce squat sordide, à côté de ce petit qui était peut-être le sien. Aucun n’avait de nom, ni d’existence aux yeux du reste de l’humanité. C’est sans doute à ce moment-là qu’il comprit que sa décision était prise.
Il n’eut aucun mal à la porter jusqu’à sa tombe de fortune, elle n’avait pas plus de consistance que d’identité. Une fois sa tâche achevée, il marqua l’emplacement d’une grosse pierre puis avant de rentrer dans la caravane, il prit le temps de se nettoyer.
D’un vieux robinet adossé à une des piles du pont coulait encore une eau froide et potable. Du moins la consommait-il sans problème. Quelle qu’en fut sa destination première, le robinet était encore là, fonctionnel, oublié de tous. Et le peu d’eau qu’y prélevait l’homme ne devait pas peser bien lourd dans la consommation générale.
Il retrouva le petit, réveillé, qui suçotait ses doigts. Si calme. Les bébés ne pleuraient-ils pas tout le temps ? Lorsqu’il se pencha pour le prendre, l’enfant lui sourit, et l’homme en fut tout chamboulé. Il récupéra dans son sac le petit ours en peluche qu’il y avait glissé discrètement dans le magasin tout à l’heure. Qui aurait osé fouiller dans le sac crasseux d’un pouilleux ? Il le débarrassa de toute trace d’emballage et le glissa dans la main du petit. L’enfant s’en saisit et se mit à le suçoter, puis il émit quelques gazouillis.
De son sac, il sortit aussi quelques vêtements récupérés sur le chemin. Il savait où chercher. Et mit de l’eau à chauffer. Le gamin était sale et puait franchement. Il se mit en devoir de lui donner un bain dans l’évier désaffecté avant de lui passer ses nouveaux vêtements. Ils étaient bien trop grands et l’enfant si maigre les remplissait à peine. Malgré tout, il lui trouva fière allure.
Il lui réchauffa un biberon, le nourrit et le recoucha. L’enfant s’endormit aussitôt. Et les années s’écoulèrent, à leur rythme, sans qu’aucun des deux ne s’en rende vraiment compte.
L’enfant avait grandi. Toujours aussi placide mais pas dénué d’intelligence. L’homme lui avait appris tout ce qu’il fallait savoir à son sens. Lire et écrire bien sûr, mais aussi se rendre invisible aux autres, n’accorder aucune confiance à l’humanité, trouver ses vêtements, sa nourriture, mendier, faire pousser quelques herbes et légumes … on ne pouvait pas nourrir un enfant avec des rats !
Il l’avait appelé Dorian. À force de lectures, l’homme savait beaucoup de choses. Ce prénom signifiait cadeau en grec. Et Dorian l’appelait papa. Non parce qu’il le lui avait demandé. Juste parce qu’à force de lectures, l’enfant avait choisi de l’appeler ainsi.