{"id":142,"date":"2026-08-05T17:41:05","date_gmt":"2026-08-05T15:41:05","guid":{"rendered":"https:\/\/alice-vales.fr\/?page_id=142"},"modified":"2026-08-05T17:41:05","modified_gmt":"2026-08-05T15:41:05","slug":"lusine","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/rencontres-ferroviaires\/lusine\/","title":{"rendered":"L&rsquo;usine"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">A quelques m\u00e8tres de la maison les deux longues chemin\u00e9es de l\u2019usine s\u2019\u00e9tiraient comme une menace. Des tests avaient para\u00eet-il d\u00e9montr\u00e9 l\u2019innocuit\u00e9 des vapeurs blanch\u00e2tres qui s\u2019en \u00e9chappaient jour et nuit. Mais cela n\u2019avait pas fait taire les rumeurs et chacun alentour y allait de son opinion l\u00e0-dessus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Quand on arrivait par la rue L\u00e9on-Cerisier \u2013 r\u00e9sistant local ex\u00e9cut\u00e9 en 43, victime de la d\u00e9lation \u2013 les chemin\u00e9es apparaissaient comme accol\u00e9es \u00e0 la maison et cette dr\u00f4le de maison en \u00e9tait un peu d\u00e9natur\u00e9e : moiti\u00e9 d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e par tant de hauteur, moiti\u00e9 trahie par cette infamante promiscuit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Par temps humide, les lourdes volutes de fum\u00e9e semblaient s\u2019engluer dans une brume dense et restaient accroch\u00e9es au sommet des toits des maisons riveraines. Une odeur ind\u00e9finissable mi-chimique, mi-eau saum\u00e2tre s\u2019infiltrait alors dans tous les recoins des maisons et semblait s\u2019incruster dans les rideaux, les meubles et jusqu\u2019aux v\u00eatements sagement pli\u00e9s dans les armoires. Puis un peu de vent d\u00e9pla\u00e7ait le nuage vers le centre du bourg tandis qu\u2019un autre se reformait lentement. L\u2019odeur, elle, ne partait qu\u2019au bout de plusieurs jours de temps clair, quand le vent \u00e9tait favorable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le propri\u00e9taire de la maison qui jouxtait l\u2019usine y \u00e9tait \u00e9galement employ\u00e9. Il y fabriquait d\u2019\u00e9tonnants m\u00e9langes qui composaient des mati\u00e8res plastiques aux caract\u00e9ristiques toujours plus \u00e9tonnantes. Des couleurs pastelles ou tr\u00e8s vives pour l\u2019usage domestique, d\u2019autres plus ternes pour un usage industriel. Des plastiques adapt\u00e9s au froid, d\u2019autres r\u00e9sistant aux fortes chaleurs, aux chocs ou \u00e0 divers produits corrosifs. Des tests \u00e9taient r\u00e9guli\u00e8rement effectu\u00e9s dans les ateliers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">La proximit\u00e9 de la maison avec son lieu de travail avait beaucoup enthousiasm\u00e9 cet homme rompu par les longs trajets dans les transports en commun. Maintenant, elle lui pesait. Lorsqu\u2019il regardait par une fen\u00eatre, il voyait l\u2019usine. Sa petite cour semblait \u00e9cras\u00e9e sous le poids des hauts murs et des deux chemin\u00e9es parall\u00e8les fumant sans discontinuer. Tout le rapportait \u00e0 cette usine jusqu\u2019\u00e0 l\u2019odeur qui lui collait \u00e0 la peau, impr\u00e9gnait ses v\u00eatements, sourdait de chaque recoin de la maison. M\u00eame sa literie en \u00e9tait incommod\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Au plus profond de la nuit, l\u2019usine ronronnait encore de son activit\u00e9 et sa clart\u00e9 s\u2019infiltrait entre les lattes des persiennes. Il en avait perdu le sommeil. Loin de le bercer, le ronronnement incessant de l\u2019usine se changeait en obsession, la lumi\u00e8re en agression. Pour s\u2019en lib\u00e9rer, il avait demand\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer l\u2019\u00e9quipe de nuit. Les bruits du jour couvraient le ronronnement et la lumi\u00e8re naturelle ne le tracassait pas. Il dormait le matin, en paix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">De ce fait, sa vie priv\u00e9e s\u2019\u00e9tait un peu plus emmur\u00e9e dans une routine solitaire. Il ne sortait que pour quelques courses, vivait \u00e0 des heures d\u00e9cal\u00e9es et ne parcourait que quelques m\u00e8tres pour se rendre \u00e0 son atelier. Inutile dans ces conditions de r\u00eaver faire des rencontres d\u2019autant que cette odeur dont il ne parvenait pas \u00e0 se d\u00e9faire lui apparaissait comme un handicap insurmontable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il y pensait quelquefois, se disait que sa vie \u00e9tait un sombre g\u00e2chis puis se laissait de nouveau envahir par la routine. Il n\u2019avait d\u2019ailleurs pas souvent le temps de s\u2019appesantir sur la question. Sachant son c\u00e9libat, son caract\u00e8re mall\u00e9able et la proximit\u00e9 de son domicile, ses sup\u00e9rieurs n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 l\u2019appeler en renfort \u00e0 la moindre occasion : coll\u00e8gue malade, grosse commande \u00e0 honorer d\u2019urgence, jours f\u00e9ri\u00e9s\u2026 Et lui, docile, courrait reprendre son poste au milieu de la matin\u00e9e, en plein apr\u00e8s-midi, ou restait quelques heures de plus avant de rentrer se coucher. L\u2019argent gagn\u00e9 lui permettait de payer sa maison ainsi que la pension de sa m\u00e8re dans une maison de retraite m\u00e9dicalis\u00e9e o\u00f9 l\u2019on soignait sa maladie d\u2019Alzheimer. Il se laissait donc exploiter, craignant de perdre son emploi, sa maison et le reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Et puis il fallait bien s\u2019occuper. Les deux grandes chemin\u00e9es \u2013 et peut-\u00eatre le fond de vall\u00e9e o\u00f9 il habitait \u2013 l\u2019emp\u00eachaient de capter les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision ou une quelconque station de radio \u00e0 son go\u00fbt. A moins que la ligne moyenne tension qui passait \u00e0 quelques m\u00e8tres au-dessus de son salon y soit pour quelques chose\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il lui arrivait souvent ces derni\u00e8res ann\u00e9es de songer \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager mais la maison \u00e9tait quasi-invendable, ou \u00e0 une si faible valeur que s\u2019en \u00e9tait un d\u00e9chirement. Quant \u00e0 la louer ! Il pr\u00e9f\u00e9rait ne pas songer \u00e0 tous les tracas que cela lui occasionnerait. Alors il restait et les ann\u00e9es se succ\u00e9daient. Il se sentait devenir une ombre, pressur\u00e9, vid\u00e9 par cette usine gigantesque qui lui semblait parfois enfler jusqu\u2019\u00e0 engloutir sa maison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">De plus en plus souvent venait la peur. Cette usine pleine de produits chimiques dont il connaissait la dangerosit\u00e9 devenait une menace. Et si un matin elle ensevelissait sa maison et lui avec ? Et si un geste malheureux \u2013 pourquoi pas malveillant \u2013 venait \u00e0 la faire exploser ? Il n\u2019en dormait plus, guettant le moindre bruit annonciateur du cataclysme avec angoisse, regardant ses coll\u00e8gues avec suspicion. Lequel serait \u00e0 l\u2019origine de la catastrophe ? Lequel les tuerait tous dans une immense apocalypse ? La peur rampait autour de lui et ne le quittait plus. Parfois elle se faisait plus discr\u00e8te mais jamais elle ne le laissait en paix. Elle s\u2019accrochait \u00e0 lui comme un immonde parasite et faussait son jugement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il s\u2019enferma progressivement dans un mutisme prudent puis franchement hostile. Qui sait quel ennemi pouvait se cacher autour de lui ? Tous ces produits entrepos\u00e9s \u00e0 l\u2019usine \u00e9taient \u00e9galement de dangereux poisons\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">C\u2019est ainsi que l\u2019id\u00e9e avait germ\u00e9 dans son esprit. Tous ces gens qui mena\u00e7aient par malveillance ou par sottise de le d\u00e9truire, cette usine qui d\u00e9vorait in\u00e9luctablement sa vie et agressait sa maison. Cela devenait une question de vie ou de mort, quelque chose comme de la l\u00e9gitime d\u00e9fense. C\u2019\u00e9tait eux ou lui, il fallait qu\u2019il sauve sa peau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le 14 ao\u00fbt, \u00e0 la cantine de l\u2019usine de plastiques, une intoxication mortelle avait d\u00e9cim\u00e9 les trois quarts du personnel pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">L\u2019hypoth\u00e8se avanc\u00e9e \u00e9tait celle de deux produits ou davantage qui, en se m\u00e9langeant accidentellement, auraient form\u00e9 un gaz hautement toxique qui aurait envahi la cantine par les conduites d\u2019a\u00e9ration. L\u2019erreur humaine f\u00fbt invoqu\u00e9e mais le nombre de t\u00e9moins survivants ne permit jamais de savoir r\u00e9ellement ce qui s\u2019\u00e9tait produit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Par prudence, il fut d\u00e9cid\u00e9 que la production serait transf\u00e9r\u00e9e sur un autre site et l\u2019usine condamn\u00e9e. Une st\u00e8le fut \u00e9rig\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le plus proche riverain, absent de l\u2019usine au moment des faits, avait \u00e9t\u00e9 tellement choqu\u00e9 qu\u2019il fallut l\u2019interner dans le service psychiatrique de l\u2019h\u00f4pital. Nul ne savait s\u2019il s\u2019en remettrait un jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A quelques m\u00e8tres de la maison les deux longues chemin\u00e9es de l\u2019usine s\u2019\u00e9tiraient comme une menace. Des tests avaient para\u00eet-il d\u00e9montr\u00e9 l\u2019innocuit\u00e9 des vapeurs blanch\u00e2tres qui s\u2019en \u00e9chappaient jour et nuit. Mais cela n\u2019avait pas fait taire les rumeurs et chacun alentour y allait de son opinion l\u00e0-dessus. 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