{"id":103,"date":"2026-07-31T12:26:15","date_gmt":"2026-07-31T10:26:15","guid":{"rendered":"https:\/\/alice-vales.fr\/?page_id=103"},"modified":"2026-08-05T17:54:36","modified_gmt":"2026-08-05T15:54:36","slug":"un-coin-de-paradis","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/rencontres-ferroviaires\/un-coin-de-paradis\/","title":{"rendered":"Un coin de paradis"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le long des voies d\u00e9saffect\u00e9es, en bout de ligne, un wagon sorti des rails et miraculeusement encore pos\u00e9 sur ses roues, finissait de rouiller. Dans l&rsquo;ombre du pont qui enjambait le chemin de fer pour permettre \u00e0 la voie rapide de rallier l&rsquo;autre moit\u00e9 de la ville, il tr\u00f4nait mis\u00e9rablement, vestige d\u2019une vie lointaine o\u00f9 il transportait quotidiennement son lot de travailleurs \u00e9reint\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Coinc\u00e9e entre les barres d&rsquo;immeubles v\u00e9tustes, color\u00e9s de tags et mur\u00e9s en grande partie, l&rsquo;ancienne voie de chemin de fer filait comme on s&rsquo;\u00e9vade vers un ailleurs incertain. Elle disparaissait dans la p\u00e9nombre des piles aux couleurs d\u00e9fra\u00eechies pour ressortir, sans doute \u00e0 la lumi\u00e8re, plus loin, dans une autre r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, elle arrivait par un tunnel barr\u00e9 d&rsquo;une grille m\u00e9tallique \u00e0 la porte cadenass\u00e9e, avant de dispara\u00eetre sous les d\u00e9tritus, l&rsquo;herbe grise et les arbustes fantomatiques puis s&rsquo;enfuyait sous les piles du pont. Et le vieux wagon, adoss\u00e9 \u00e0 une des piles de ce pont, poussait le mim\u00e9tisme jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;\u00eatre recouvert des m\u00eames peintures, pos\u00e9es sur la m\u00eame grisaille. M\u00eame les tags ici \u00e9taient d\u00e9fra\u00eechis. Us\u00e9s par le temps et l&rsquo;abandon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Au bout du wagon, \u00e0 peine moins dans l&rsquo;ombre, une petite caravane sans roues, cal\u00e9e par des parpaings avait elle aussi, dans sa jeunesse, offert aux artistes urbains un espace suppl\u00e9mentaire o\u00f9 exprimer leurs talents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Ici nul chant d&rsquo;oiseau ne vous r\u00e9veillait \u00e0 l&rsquo;aube, le bruit continuel de la circulation quelques m\u00e8tres plus haut tenait lieu de fond sonore. Dans un lointain quasi irr\u00e9el, r\u00e9sonnait le passage des trains de banlieue. Des sir\u00e8nes parfois, traversaient l&rsquo;espace en hurlant puis le lancinant ronronnement de la route et des trains reprenait le dessus. Crissement des freins, appels des klaxons. Parfois le couinement d&rsquo;un rat rappelait que la vie existait malgr\u00e9 tout dans ce lieu perdu, oubli\u00e9 de tous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le grillage qui prot\u00e9geait autrefois les rails avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 en maints endroits depuis longtemps et pendait mollement, servant de support \u00e0 une v\u00e9g\u00e9tation maigre, gangren\u00e9e par la pollution ambiante, mais cela n&rsquo;avait aucune importance. Personne ne se risquait plus \u00e0 venir ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">C&rsquo;est pour cette raison qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 l\u00e0. Loin du monde et des autres, loin de la temp\u00eate humaine qui le rendait fou. Dans son espace, dans sa ville au ronronnement perp\u00e9tuellement rassurant. Dans sa ville qu&rsquo;il n&rsquo;aurait quitt\u00e9e pour rien au monde mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des hommes qui le remplissaient de d\u00e9go\u00fbt et de tristesse. Sale engeance que l&rsquo;humanit\u00e9. Tout en destruction et col\u00e8re. Exp\u00e9rimentation regrettable de la nature qui avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 sa cr\u00e9atrice et la d\u00e9truisait rageusement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le moins souvent possible, il longeait les anciennes voies, s&rsquo;aventurait sous le pont et ressortait de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, entre d&rsquo;autres immeubles aussi ternes et d\u00e9labr\u00e9s pour rejoindre la gare et mendier de quoi survivre quelques jours. Les rats fam\u00e9liques et quelques souris am\u00e9lioraient parfois son ordinaire. Bien cuit, ce n&rsquo;\u00e9tait pas si mauvais. Par d\u00e9rision, il se disait qu&rsquo;il allait travailler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Assis par terre, adoss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;escalator qui ramenait le flot humain vers la surface, pancarte et soucoupe pos\u00e9es bien en vue, il \u00e9tait \u00ab&nbsp;au bureau&nbsp;\u00bb. Il passait sa journ\u00e9e \u00e0 regarder les hommes. Peuple maudit qu&rsquo;il observait en t\u00e9moin invisible et cynique. Il observait et dans sa t\u00eate, les mots s&rsquo;assemblaient, les histoires s&rsquo;\u00e9crivaient. Il enregistrait tout et passait ensuite de longues journ\u00e9es \u00e0 \u00e9crire ces histoires dans la multitude de cahiers qui encombraient sa caravane. Car \u00ab&nbsp;au bureau&nbsp;\u00bb, il n&rsquo;\u00e9crivait pas. Il avait essay\u00e9 au d\u00e9but. Il s&rsquo;installait avec ses cahiers et ses crayons mais il avait d\u00fb renoncer. Cela lui avait attir\u00e9 trop d&rsquo;ennuis. Une ombre n&rsquo;\u00e9crit pas. Qui imaginerait un sous homme commettant pareil sacril\u00e8ge&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">\u00c0 force de r\u00e9cup\u00e9rer ce que les gens jetaient inconsid\u00e9r\u00e9ment, il avait am\u00e9nag\u00e9 l&rsquo;int\u00e9rieur de la caravane, isolant le sol \u00e0 l&rsquo;aide de vieux tapis, doublant les murs de planches de bois r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es dont l&rsquo;effet d\u00e9pareill\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;un certain charme. Ici \u00e9tait son nid. Confortable, douillet et bien chaud en hiver, malgr\u00e9 l&rsquo;absence de tout radiateur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Seule une petite fen\u00eatre s&rsquo;ouvrait encore et sans doute l&rsquo;odeur dans la caravane \u00e9tait-elle insoutenable. Quelle importance, il n\u2019y venait personne&nbsp;! Dans l&rsquo;espace exigu, la banquette qui faisait office de lit occupait presque toute la place. Un \u00ab&nbsp;coin cuisine&nbsp;\u00bb mod\u00e9r\u00e9ment propre occupait tout un pan de mur. Deux plaques chauffantes dont une seule fonctionnait encore gr\u00e2ce \u00e0 un astucieux \u2013 mais ill\u00e9gal \u2013 montage \u00e9lectrique. Un \u00e9vier o\u00f9 l&rsquo;eau n&rsquo;avait plus coul\u00e9 depuis des lustres surmontaient un vieux frigo dont la porte arrach\u00e9e t\u00e9moignait de l&rsquo;inutilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Sur la plaque \u00e9lectrique en panne, tr\u00f4nait une cafeti\u00e8re, raccord\u00e9e \u00e0 la seule prise de courant qui fonctionnait encore. Sa ti\u00e9deur perp\u00e9tuelle et les tasses \u00e9br\u00e9ch\u00e9es diss\u00e9min\u00e9es un peu partout t\u00e9moignait d&rsquo;un usage intensif. Un ar\u00f4me de caf\u00e9 flottait d&rsquo;ailleurs dans l&rsquo;air, insuffisant toutefois, pour couvrir l&rsquo;odeur forte et animale qui r\u00e9gnait ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Quand il ne mendiait pas, l\u2019homme lisait ou \u00e9crivait. Tout ce qu\u2019il trouvait venait compl\u00e9ter sa biblioth\u00e8que h\u00e9t\u00e9roclite. Ses cahiers couverts de r\u00e9cits s\u2019entassaient dans les coins. Alors, quand il ne lisait pas, il faisait le tour des squats et des b\u00e2timents abandonn\u00e9s \u00e0 la recherche de livres, de cahiers dans lesquels \u00e9crire, de crayons aussi, ou simplement d\u2019objets utiles \u00e0 son quotidien. Il fouillait les d\u00e9charges, les poubelles de recyclage, les monceaux d\u2019ordures accumul\u00e9es au bord des voies rapides, volait parfois sur les \u00e9tals des bouquinistes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Ce matin-l\u00e0, alors que l\u2019hiver dessinait encore des volutes de givre sur la vitre de sa petite fen\u00eatre, il s\u2019\u00e9tait aventur\u00e9 dans une vieille barre d\u2019immeuble promise \u00e0 une d\u00e9molition prochaine. Le gros sac qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fabriqu\u00e9 dans une \u00e9paisse toile r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e sur un chantier pass\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9paule, il \u00e9tait parti \u00e0 la recherche de quoi assouvir sa passion pour les mots et de tout objet susceptible d\u2019\u00eatre troqu\u00e9 ou r\u00e9cup\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il les trouva. Son sac, bien rempli pesait lourd sur son \u00e9paule. Il allait repartir. Il descendit au sous-sol pour v\u00e9rifier si toutes les caves avaient \u00e9t\u00e9 vid\u00e9es. Il d\u00e9couvrit la femme d\u2019abord. \u00c9tendue au sol, dans une position improbable. Morte. Une overdose sans doute. Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois qu\u2019il se trouvait devant un cam\u00e9 mort ou agonisant dans les vieux immeubles abandonn\u00e9s et les squats crasseux. Il s\u2019\u00e9tait habitu\u00e9, il n\u2019y pouvait rien de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">A c\u00f4t\u00e9 de la femme, un l\u00e9ger mouvement. Des petits doigts qui s\u2019agitaient. Un tout petit visage mang\u00e9 par la crasse. Deux grands yeux qui le fixaient. Un gosse. Tout petit. Un b\u00e9b\u00e9. Mais qu\u2019est ce \u00e7a foutait l\u00e0&nbsp;? Au milieu de ce monde de d\u00e9solation. Au milieu des ombres que la soci\u00e9t\u00e9 ne voyait pas. Parmi les hommes qui n\u2019en \u00e9taient plus &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Lui non plus n\u2019\u00e9tait rien. Il aurait pu mourir l\u00e0 sans que personne, jamais ne le sache. Quel \u00e2ge pouvait-il avoir&nbsp;? Quelques mois tout au plus. Il regardait l\u2019homme avec ce regard absent des gens r\u00e9sign\u00e9s. D\u00e9j\u00e0. Il ne pleurait m\u00eame pas. Il \u00e9tait p\u00e2le et amaigri. Les hardes crasseuses qui le recouvraient devaient \u00e0 peine le prot\u00e9ger du froid.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">La femme ne sentait pas encore trop. Elle ne devait pas \u00eatre morte depuis longtemps et le froid de l\u2019hiver retardait sa d\u00e9composition. Sans aucune \u00e9motion particuli\u00e8re, il la fouilla minutieusement, cherchant une identit\u00e9, pour elle, pour le petit mais ne trouva rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il fit le tour de la pi\u00e8ce, remua un peu ce qui tra\u00eenait mais l\u00e0 non plus, ne trouva aucun indice. Il allait falloir emmener ce petit. Il ne pouvait pas le laisser mourir comme \u00e7a. Il faudrait le confier aux services sociaux. Pauvre gosse. Et lui allait devoir affronter les autres, r\u00e9pondre aux questions, \u00e0 la suspicion \u2026 merde&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">En attendant, il fallait faire quelque chose de ce petit. Il le ramassa. L\u2019enfant se laissait faire, docile, en le fixant de ses grands yeux bruns. Il ne pesait pas bien lourd, remuait \u00e0 peine. Lorsqu\u2019il le cala contre sa poitrine, l\u2019enfant se serra contre lui, cherchant sa chaleur sans doute et l\u2019homme se sentit attendri.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il l\u2019emmena jusqu\u2019\u00e0 la caravane, ne sachant ce qu\u2019il allait faire de \u00e7a. N\u2019ayant qu\u2019une vague id\u00e9e des soins dont avait besoin un si jeune enfant. Il lui confectionna une couchette sommaire, au ras du sol, avec les quelques couvertures dont il disposait. Puis resta l\u00e0, \u00e0 le regarder, ind\u00e9cis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Bien s\u00fbr il faudrait le nourrir, le changer aussi. Lui trouver des v\u00eatements autres que les hardes crasseuses qui le couvraient. Et le remettre aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. Il ne parvenait pourtant pas \u00e0 s\u2019y d\u00e9cider. Autant parce qu\u2019il craignait de se confronter aux autres que parce qu\u2019il \u00e9prouvait alors une grande piti\u00e9 pour ce petit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Et puis, il y avait la femme. Avertir les autorit\u00e9s signifiait que la police allait d\u00e9barquer, qu\u2019il allait \u00eatre interrog\u00e9. Soup\u00e7onn\u00e9 sans doute. Son monde \u00e0 l\u2019\u00e9cart de tout allait \u00eatre envahi, mis en lumi\u00e8re et \u00e0 jamais profan\u00e9 par toutes ces pr\u00e9sences humaines. Qui sait si on en profiterait pas pour l\u2019expulser&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il vaudrait mieux qu\u2019il s\u2019occupe d\u2019elle, avant de ramener le petit \u00e0 la civilisation. Lui donner une s\u00e9pulture d\u00e9cente comme on dit et que personne d\u2019autre ne le sache jamais. Mais tout cela allait prendre du temps et le petit avait sans doute faim. Qu\u2019est-ce que \u00e7a mangeait un petit comme \u00e7a&nbsp;? Et o\u00f9 trouver le n\u00e9cessaire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Biberon, lait, couches \u2026 Tout le monde savait \u00e7a. Mais comment tout cela marchait-il&nbsp;? Comment trouver tout ce bazar sans se faire remarquer&nbsp;? Un pauvre pouilleux tout juste bon \u00e0 faire la manche qui ach\u00e8te tout le n\u00e9cessaire pour prendre soin d\u2019un b\u00e9b\u00e9, \u00e7a allait \u00e9veiller les soup\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il r\u00e9cup\u00e9ra l\u2019argent cach\u00e9 qu\u2019il gardait pour les cas d\u2019urgence, ferma soigneusement sa caravane et partit en laissant le petit. \u00ab&nbsp;On ne laisse pas un petit comme \u00e7a tout seul&nbsp;\u00bb le rappela \u00e0 l\u2019ordre une conscience qu\u2019il ne se connaissait pas. \u00ab&nbsp;Bah, pas pire que dans le squat de tout \u00e0 l\u2019heure se r\u00e9pondit-il.&nbsp;\u00bb Puis il rejoignit la civilisation, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 faire ses achats dans des magasins diff\u00e9rents pour brouiller les pistes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">A son retour, l\u2019enfant n\u2019avait pas boug\u00e9. Il semblait dormir et quelques secondes, le c\u0153ur de l\u2019homme se serra en pensant que le petit \u00e9tait peut-\u00eatre mort dans son sommeil. Il s\u2019en approcha, inquiet. Le gosse respirait doucement, il en fut soulag\u00e9. Il allait falloir le nourrir. Devait-il le r\u00e9veiller ou attendre qu\u2019il se r\u00e9veille seul&nbsp;? Et s\u2019il mourrait de faim ou de soif durant son sommeil&nbsp;? Il \u00e9tait tellement maigre&nbsp;! Comment savoir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il pr\u00e9para un biberon, \u00e9valuant l\u2019\u00e2ge de l\u2019enfant entre 3 et 6 mois, au pif comme on dit. Il verrait bien. Puis il alla chercher le petit qu\u2019il r\u00e9veilla doucement. L\u2019enfant ne se jeta pas sur le biberon. Il \u00e9tait dolent, prenait puis rejetait la t\u00e9tine. Puis, peu \u00e0 peu, \u00e0 force de patience et d\u2019encouragements, il but quelques gorg\u00e9es de lait. C\u2019\u00e9tait comme une victoire, l\u2019homme se sentit rassur\u00e9 et quelque chose au fond de lui se noua.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Le gamin, comme \u00e9puis\u00e9 par l\u2019effort s\u2019endormit sur son bras. L\u2019homme resta immobile, \u00e9mu \u00e0 nouveau. Puis il le reposa doucement sur sa couche de fortune, sortit de la caravane et ferma soigneusement la porte. Il devait maintenant retourner s\u2019occuper de celle qui semblait \u00eatre la m\u00e8re de l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il choisit un lieu o\u00f9 la terre \u00e9tait moins durcie par le temps et les passages et se mit en devoir d\u2019y creuser la tombe. \u00c0 l\u2019abri des regards, loin de la caravane. L\u00e0 o\u00f9 il aurait aim\u00e9 qu\u2019on l\u2019enterre lui aussi, quand son heure serait venue. Pauvre femme que la vie n\u2019avait sans doute pas \u00e9pargn\u00e9e. Elle n\u2019avait pas d\u2019identit\u00e9 elle non plus. Elle \u00e9tait morte dans ce squat sordide, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce petit qui \u00e9tait peut-\u00eatre le sien. Aucun n\u2019avait de nom, ni d\u2019existence aux yeux du reste de l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est sans doute \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019il comprit que sa d\u00e9cision \u00e9tait prise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il n\u2019eut aucun mal \u00e0 la porter jusqu\u2019\u00e0 sa tombe de fortune, elle n\u2019avait pas plus de consistance que d\u2019identit\u00e9. Une fois sa t\u00e2che achev\u00e9e, il marqua l\u2019emplacement d\u2019une grosse pierre puis avant de rentrer dans la caravane, il prit le temps de se nettoyer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">D\u2019un vieux robinet adoss\u00e9 \u00e0 une des piles du pont coulait encore une eau froide et potable. Du moins la consommait-il sans probl\u00e8me. Quelle qu\u2019en fut sa destination premi\u00e8re, le robinet \u00e9tait encore l\u00e0, fonctionnel, oubli\u00e9 de tous. Et le peu d\u2019eau qu\u2019y pr\u00e9levait l\u2019homme ne devait pas peser bien lourd dans la consommation g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il retrouva le petit, r\u00e9veill\u00e9, qui su\u00e7otait ses doigts. Si calme. Les b\u00e9b\u00e9s ne pleuraient-ils pas tout le temps&nbsp;? Lorsqu\u2019il se pencha pour le prendre, l\u2019enfant lui sourit, et l\u2019homme en fut tout chamboul\u00e9. Il r\u00e9cup\u00e9ra dans son sac le petit ours en peluche qu\u2019il y avait gliss\u00e9 discr\u00e8tement dans le magasin tout \u00e0 l\u2019heure. Qui aurait os\u00e9 fouiller dans le sac crasseux d\u2019un pouilleux&nbsp;? Il le d\u00e9barrassa de toute trace d\u2019emballage et le glissa dans la main du petit. L\u2019enfant s\u2019en saisit et se mit \u00e0 le su\u00e7oter, puis il \u00e9mit quelques gazouillis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">De son sac, il sortit aussi quelques v\u00eatements r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s sur le chemin. Il savait o\u00f9 chercher. Et mit de l\u2019eau \u00e0 chauffer. Le gamin \u00e9tait sale et puait franchement. Il se mit en devoir de lui donner un bain dans l\u2019\u00e9vier d\u00e9saffect\u00e9 avant de lui passer ses nouveaux v\u00eatements. Ils \u00e9taient bien trop grands et l\u2019enfant si maigre les remplissait \u00e0 peine. Malgr\u00e9 tout, il lui trouva fi\u00e8re allure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il lui r\u00e9chauffa un biberon, le nourrit et le recoucha. L\u2019enfant s\u2019endormit aussit\u00f4t. Et les ann\u00e9es s\u2019\u00e9coul\u00e8rent, \u00e0 leur rythme, sans qu\u2019aucun des deux ne s\u2019en rende vraiment compte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">L\u2019enfant avait grandi. Toujours aussi placide mais pas d\u00e9nu\u00e9 d\u2019intelligence. L\u2019homme lui avait appris tout ce qu\u2019il fallait savoir \u00e0 son sens. Lire et \u00e9crire bien s\u00fbr, mais aussi se rendre invisible aux autres, n\u2019accorder aucune confiance \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, trouver ses v\u00eatements, sa nourriture, mendier, faire pousser quelques herbes et l\u00e9gumes \u2026 on ne pouvait pas nourrir un enfant avec des rats&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-indent:25px\">Il l\u2019avait appel\u00e9 Dorian. \u00c0 force de lectures, l\u2019homme savait beaucoup de choses. Ce pr\u00e9nom signifiait cadeau en grec. Et Dorian l\u2019appelait papa. Non parce qu\u2019il le lui avait demand\u00e9. Juste parce qu\u2019\u00e0 force de lectures, l\u2019enfant avait choisi de l\u2019appeler ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le long des voies d\u00e9saffect\u00e9es, en bout de ligne, un wagon sorti des rails et miraculeusement encore pos\u00e9 sur ses roues, finissait de rouiller. Dans l&rsquo;ombre du pont qui enjambait le chemin de fer pour permettre \u00e0 la voie rapide de rallier l&rsquo;autre moit\u00e9 de la ville, il tr\u00f4nait mis\u00e9rablement, vestige d\u2019une vie lointaine o\u00f9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":107,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-103","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=103"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":147,"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/103\/revisions\/147"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/107"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alice-vales.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}